Au milieu d’une conversation fortuite, après une manifestation en soutien à un « nouveau Liban », une dame m’a posé une question profonde : « Que puis-je faire, depuis la France, pour servir ce Liban dévasté ? » J’ai alors endossé mon rôle d’expert et lui ai demandé son domaine d’activité. Ayant appris qu’elle était psychothérapeute, j’ai acquiescé avec intérêt, puis je lui ai proposé : « Et si un groupe de spécialistes comme vous s’accordait pour mener une étude approfondie du phénomène de l’ego hypertrophié dans notre société libanaise ? Nous pourrions peut-être y trouver une boussole pour guérir cette maladie sociale endémique. »
Comprendre l’ego hypertrophié
L’ego hypertrophié n’est pas une simple caractéristique passagère ; c’est une manifestation d’un trouble de la personnalité, caractérisé par un égocentrisme absolu, une évaluation des situations sous le seul prisme de l’intérêt personnel, et un mépris total des sentiments et droits d’autrui. Il existe une différence entre l’ego en tant que construction psychique et le narcissisme pathologique. Il est généralement admis que l’ego tire son origine de la tendance humaine à la possession. L’éducation au sein de la famille et les normes sociales viennent réguler et enseigner qu’il ne suffit pas de désirer quelque chose pour l’obtenir. C’est par une série d’équilibres qui s’établissent entre les pulsions instinctives et les valeurs sociales que la personnalité humaine parvient à maturité.

La « personne atteinte » par ce mal est un individu narcissique, vivant sous le joug d’illusions de grandeur. Elle ressent souvent un manque de considération de la part de son entourage, ce qui la pousse à l’arrogance, à des comportements excessifs. Elle se voue un amour exclusif, porte une attention méticuleuse à son apparence pour susciter l’admiration, et ne tolère que les éloges. Elle se caractérise souvent par l’opportunisme pour atteindre ses objectifs à tout prix.
Les causes de ce déséquilibre
Les causes de l’hypertrophie de l’ego et de la perte du sens des réalités résident dans un dysfonctionnement du système de punition et de récompense, le sentiment d’être ignoré par les autres, ou encore le fait de gâter excessivement un enfant en lui donnant tout ce qu’il désire avec facilité. À cela s’ajoute un facteur social important : la présence dominante de modèles qui exaltent l’égoïsme et l’arrogance autour de l’individu. Je pense ici à des modèles représentés par des leaders, des notables et des célébrités.
Voies de guérison : de l’individu à la société
La première clé pour traiter le comportement égoïste réside dans l’ancrage des valeurs de don et d’empathie envers autrui. Cela commence par apprendre à l’individu à se mettre à la place des autres, à ressentir leurs douleurs et leurs besoins. Il est crucial de ne tolérer aucune action égoïste. Par exemple, punir fermement un enfant qui s’empare du jouet d’un autre est une nécessité absolue, sinon il s’habituera à penser que la punition n’est pas sérieuse. Nous devons lui enseigner le sens des douleurs d’autrui et récompenser les actes désintéressés, en soulignant leur impact positif sur l’individu et la société.
L’ego collectif hypertrophié
Nous pouvons cerner les causes de l’égoïsme excessif au niveau individuel et inventer des moyens de le guérir, mais qu’en est-il lorsque l’ego s’hypertrophie au niveau d’un groupe, d’une communauté ou d’une nation ?
Le narcissisme national collectif est un racisme par excellence. Le projet sioniste, qui tente d’établir un État juif pur et d’expulser tous les Palestiniens, en est la meilleure expression. Les Juifs sionistes croient qu’ils sont le peuple élu de Dieu et que tous les peuples et sociétés ont été créés par Dieu sur Terre pour les servir. Il n’y a donc pas lieu de se soucier des droits d’autrui.
Quant aux groupes confessionnels, ils apparaissent parfois comme des entités narcissiques, enlisées dans leur sectarisme. Nous pouvons également le constater dans le comportement de certains fanatiques chrétiens qui considèrent leur histoire comme une histoire de supériorité culturelle chrétienne, plus élevée que celle des Arabes. Cependant, le fanatisme aveugle n’est pas l’apanage d’une seule confession.
Les chefs de communauté sont souvent des narcissiques qui ne se soucient que de leurs propres intérêts et gains personnels ou factionnels. Ce sont des politiciens qui manquent d’une éducation saine selon les normes du véritable intérêt national et qui ne représentent pas un bon exemple. Leurs traits de personnalité influencent la prise de décisions, l’escalade des conflits et l’empêchement de leur résolution.
Un mode de vie axé sur l’apparence et les signes extérieurs
Dans la réalité de la société confessionnelle libanaise, des rationalités fallacieuses dominent le mode de vie, telles qu’une culture de l’apparence et une préoccupation excessive et flagrante pour les signes extérieurs. L’insistance, par exemple, à porter les dernières tendances vestimentaires, sans parler de la surconsommation ostentatoire de produits de luxe et du renouvellement fréquent des téléphones portables.
Dans cette réalité confessionnelle, certaines valeurs sont comprises à l’envers : l’individu impudent qui s’impose par la force devient « une personne forte ». L’opportuniste corrompu est qualifié d’ « intelligent », de « débrouillard » et de « celui qui sait comment tirer son épingle du jeu ».
Conscience collective et responsabilisation rigoureuse
Le problème de l’ego hypertrophié, qu’il soit individuel ou collectif, n’est pas une simple question psychologique personnelle, mais une maladie sociale profonde qui érode le tissu moral et politique de la nation et entrave tout progrès réel. Nous appelons donc à développer notre connaissance de la psychologie de nos sociétés et à ce que la conscience collective s’accompagne d’une responsabilisation rigoureuse et efficace. Une responsabilisation de quiconque se laisse submerger par l’orgueil de l’ego, et de quiconque fait passer ses intérêts avant l’intérêt supérieur de la nation. La société ne doit pas tolérer cet égoïsme hypertrophié qui dévore ses ressources et détruit son avenir. Notre réalité ne changera pas tant que nous n’aurons pas commencé à responsabiliser l’ego hypertrophié, où qu’il se trouve, en nous-mêmes, dans notre entourage et parmi nos dirigeants. C’est à la mesure de notre audace que résidera notre espoir
de bâtir une société équilibrée et capable de se relever.
